Soudan : une guerre oubliée
Depuis avril 2023, le Soudan est ravagé par une guerre civile opposant deux généraux autrefois alliés, plongeant le pays dans l’un des pires drames humanitaires du moment. Alors que le monde, à juste titre, a les yeux rivés sur les conflits au Moyen-Orient, le pays d’Afrique de l’Est fait face à des massacres et violences inouïs. Entre luttes de pouvoir, drame humanitaire et indifférence mondiale, le conflit soudanais révèle les failles d’un système international incapable de protéger les civils.
Des déplacés ayant fui la ville d’El-Fasher, capitale du Darfour du Nord, à Tawila, le 28 octobre 2025 / AFP
À l’origine, le Soudan est une colonie contrôlée par l’Egypte et la Grande Bretagne dès 1899. En 1956, lors de son indépendance, le pays fait face à de nombreuses tentatives de coups d'État et de guerres civiles. C’est seulement en 1989 que le pays connaît un gouvernement stable, lorsque Omar el-Béchir s’empare du pouvoir et met en place une dictature islamiste pendant trente ans. À l’aube du 11 avril 2019, il est renversé par l’armée soudanaise et remplacé par un gouvernement civil transitoire, qui est lui-même renversé en 2021 de nouveau par l’armée soudanaise. À la tête de cette armée, deux hommes : Abdel Fattag al-Burhan et Mohamed Hamdan Dogolo, alias Hemeti. Les deux généraux forment une alliance à la tête d’un pays déstabilisé par des coups d’états qui n’en finissent plus. Leurs intérêts communs ne suffisent plus à gouverner ensemble le Soudan, et leurs visions politiques divergentes créent une fracture profonde entre les deux généraux. La rivalité pour le contrôle de l’armée et les conflits d’ambition personnelle pour diriger le pays mènent alors à un conflit armé dès le 15 avril 2023, opposant les forces armées soudanaises d’al-Bruhan et les Forces de soutien rapide (FSR) d’Hemeti. Les affrontements touchent d’abord Khartoum, la capitale, avant de s’étendre à l’intégralité du territoire soudanais. Les forces armées soudanaises contrôlent le nord et l’est, tandis que les FSR sont basées sur le sud et la région du Darfour, située à l’ouest du Soudan.
Une parade des forces armées soudanaises, à Gedaref, dans l’est du Soudan, le 14 août 2025 / AFP
La prise d’El-Fasher par les FSR, après 18 mois de siège, ce dimanche 26 octobre 2025, a exposé les civils à des violences massives : exécutions, arrestations arbitraires et pillages ont rythmé la vie de la population. Al-Burhan a annoncé le retrait de ses troupes, espérant « épargner à la population civile de nouvelles violences ». Mais loin de protéger les habitants, ce départ a laissé la ville vulnérable aux FSR, qui ont mené des massacres, kidnappé des habitants, violé des centaines de femmes et transformé El-Fasher en zone de peur constante.
Plus de 2 000 personnes ont été tuées depuis la prise de la ville, 26 000 ont fui vers des pays voisins, et la moitié de la population fait face à une insécurité alimentaire aiguë. Face à cette situation urgente, l’ONU a appelé à un cessez-le-feu immédiat. Cela n’a pas empêché les FSR de bombarder la maternité, tuant 460 personnes.
Mais El-Fasher n’est qu’un exemple parmi tant d’autres : à l’échelle du pays, 185 attaques contre des établissements de santé ont été recensées depuis 2023, aggravant la mortalité liée aux soins. La crise touche toute la population : 14 millions d’enfants ont besoin d’assistance, et la moitié des Soudanais sont en situation de faim aiguë. Les violences sexuelles sont récurrentes, avec des viols collectifs et des enlèvements de femmes, certaines emmenées dans des lieux « spécialisés » pour être abusées.
La crise des déplacés est sans précédent : 10 millions de Soudanais ont fui leurs foyers, dont 2 millions dans des camps à l’étranger et 8 millions à l’intérieur du pays vers des zones moins exposées aux violences. Le financement humanitaire reste largement insuffisant, avec un déficit estimé à 4,2 milliards de dollars.
Les organisations de défense des droits humains dénoncent également des crimes extrêmes. Human Rights Watch parle de nettoyage ethnique, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre visant les communautés non arabes, évoquant un possible génocide. Amnesty International dénonce l’usage systémique du viol comme arme de guerre par les FSR. Les Nations Unies accusent ces forces paramilitaires de crimes contre l’humanité et dénoncent l’utilisation de la famine comme arme de guerre. Aujourd’hui, plus de 13 millions de personnes sont déplacées à travers le pays, subissant violence et insécurité au quotidien.
Un hôpital endommagé par la guerre, à Khartoum, le 26 avril 2025. EL TAYEB SIDDIG / REUTERS
Tandis que la population soudanaise subit violences et famine, le monde observe, souvent impuissant, avec des réseaux sociaux et alliances étrangères qui façonnent le conflit.
Les civils réclament une réaction internationale, en vain. Aucune décision concrète n’a été prise par les pays extérieurs au conflit, alors même que les atrocités sont largement documentées. Des vidéos filmées par les combattants, montrant des exécutions sommaires et des violences sexuelles, circulent sur les réseaux sociaux, témoignant du sentiment d’impunité totale des FSR. Selon Mohamed Osman, chercheur soudanais pour Human Rights Watch : « Nous assistons depuis nos écrans à des atrocités de masse. D’un point de vue légal, il y a à la fois des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre et des nettoyages ethniques. La publication de ces vidéos d’exécutions sommaires en dit long sur le sentiment d’impunité totale des FSR. »
Mais le conflit ne se limite pas aux combats internes : il est également alimenté par des soutiens extérieurs et des rivalités géopolitiques. Malgré cette visibilité mondiale, la communauté internationale reste majoritairement silencieuse. Même les dirigeants occidentaux alertent sans que des actions concrètes soient mises en œuvre. Emmanuel Macron a averti que « le Soudan ne doit pas devenir une crise oubliée », dénonçant le cynisme de la guerre et l’exploitation de la situation par des intérêts étrangers.
Le conflit soudanais est alimenté par des puissances étrangères. Al-Burhan bénéficie du soutien de la Turquie, de l’Iran, du Qatar et de l’Égypte, tandis que les FSR sont appuyées par les Émirats et la Russie, présente depuis 2018 pour contrôler mines d’or et port militaire.
Ces alliances s’inscrivent dans des rivalités économiques et géopolitiques : le Soudan, troisième producteur mondial d’or, devient un enjeu stratégique. Al-Burhan est également allié de l’Ukraine, avec des livraisons d’armes à Kiev et des militaires ukrainiens qui affrontent certaines milices au Soudan. Ces soutiens extérieurs prolongent le conflit et aggravent la crise humanitaire.
Le conflit soudanais met en lumière l’ampleur des souffrances civiles : violences massives, déplacements sans précédent et famine menacent des millions de personnes. Des villes comme El-Fasher illustrent la brutalité des combats et l’échec de la protection des civils. Malgré la médiatisation des atrocités et les appels répétés à l’aide, la communauté internationale reste largement inactive, tandis que les soutiens étrangers prolongent le conflit pour des intérêts géopolitiques et économiques. Aujourd’hui, plus que jamais, l’urgence humanitaire impose une mobilisation mondiale afin d’éviter que le Soudan ne devienne une crise oubliée.
Chiara Josseau Beluffi
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