Les mollahs et la guerre d’influence numérique en Iran
Les mollahs, ces chefs religieux iraniens longtemps perçus comme réactionnaires, interprètes des textes d’un islam chiite et exécutants de la loi coranique, se font depuis peu une place sur les réseaux sociaux. Mais alors qui sont ces hommes et pourquoi migrent-ils vers les réseaux sociaux pourtant symboles d’un monde moderne en évolution ?
L’Iran, république théocratique islamiste, est dirigée depuis quarante ans par des chefs religieux, le “régime des mollahs”. En 1979, une révolution éclate dans le pays pour renverser le Shah, le monarque iranien Mohammad Reza. Lui succède alors l’Ayatollah Khomeiny puis l’Ayatollah Khamenei (l’Ayatollah étant le titre le plus élevé décerné par le clergé chiite). Depuis 1989, ce guide suprême de la révolution commande le président et le gouvernement iraniens, et dirige plus de 2 000 hauts responsables religieux, tout en connaissant le soutien quasi total des plus de 180 000 mollahs du pays.
Assemblée des experts, Conseils des gardiens, Gardiens de la révolutions, autant d’institutions étatiques dirigées et composées principalement de religieux. Ainsi, tandis que dans les pays appliquant un Islam sunnite comme au Maghreb, le pouvoir est partagé entre Imams et Oulémas, l’interprétation de l’Islam Chiite en Iran accorde les pleins pouvoirs religieux au Guide Suprême, l’Ayatollah.
Vue Arrière D'un Mollah Dans Une Mosquée, Faheem Ahamad
Ces hommes dirigent d’une main de fer le pays pour faire appliquer la Charia, mais un écart se creuse de plus en plus avec les nouvelles générations. Née avec les réseaux sociaux et l’ouverture même minime de leur pays sur le monde en évolution, la génération Z iranienne n’est pas passée entre les mailles du filet d’Instagram, X ou autres réseaux. Par conséquent, les anciennes générations et les chefs religieux craignent une occidentalisation et un endoctrinement libéral de leur jeunesse, présente sur ces plateformes américaines pourtant ennemi juré de l’Iran.
C’est pourquoi, pour essayer de s’adapter à ce choc des générations, certains mollahs se réinventent influenceurs comme Farhad Fathi que les journalistes Charles Emptaz et Olivier Jobard ont suivi pendant deux semaines pour un reportage Arte. Suivi par plus d’un million de fidèles, ce mollah nouvelle génération souhaite créer un dialogue avec la jeunesse iranienne, car pour lui comme pour la grande majorité des mollahs, l’essentiel est de remettre les plus jeunes dans le droit chemin de la République Islamique et tout ce qu’elle implique comme les valeurs, les règles et les obligations. Mais la génération Z iranienne, plus instruite, plus ouverte et plus étudiante que les générations précédentes, est ainsi plus rebelle et encline à la révolution.
photo diffusée sur les réseaux sociaux à la suite de la mort de Mahsa Amini, auteur inconnu
“Femme, vie, liberté”, c’est lors de cette révolution que ce slogan a fait trembler l’Iran et ses représentants religieux. Ces manifestations ont été menées par la jeunesse iranienne dans les rues de Téhéran (puis dans le reste du pays) en 2022 pour dénoncer la violence de l’application de la Charia par la police des mœurs, autrement dit la police des mollahs. Cette police censée veiller au respect des mœurs islamiques, notamment au bon port du voile, a entraîné la mort de la jeune étudiante Mahsa Amini, rouée de coups pour “port de vêtements inappropriés”, avant de succomber à ses blessures quelques jours plus tard.
Cet événement avait mis le feu aux poudres d’une jeunesse de plus en plus en désaccord avec les lois strictes imposées par le gouvernement, menant ainsi des milliers de jeunes Iraniens, femmes et hommes, à descendre dans les rues du pays pour protester contre ces interdictions.
Selon l’ONG Iran Human Rights, ces manifestations violentes auraient amené à la mort environ 550 Iraniens, dont des femmes et des mineurs. Ce sont ces mouvements révolutionnaires que les mollahs craignent et souhaitent éviter. C’est ainsi ce qu’explique le mollah Farhad Fathi au micro de Charles Emptaz et Olivier Jobard, pour justifier son engagement sur les réseaux sociaux: « vous savez avec toutes ces fake news qui nous envahissent, avec tous ces mouvements athées qui voudraient nous faire oublier Dieu, avec toutes ces vagues féministes [...]. Il faut absolument parler à notre jeunesse, il faut qu’on les comprenne et il faut voir comment ils pensent pour être capable de répondre à ce qui les préoccupe ».
Alors que le libre arbitre et l’indépendance morale grandissent avec cette génération Z, les mollahs souhaitent à tout prix perpétuer l’endoctrinement de la jeunesse afin de lui faire suivre aveuglément les lois de cet islam radical.
Ainsi, face à une nouvelle génération connectée, tournée vers l’international et plus critique que jamais, c’est derrière une pseudo volonté de dialogue que les mollahs cachent leur volonté de contrôle. Leur présence sur les réseaux sociaux n’est donc pas anodine, elle découle d’une stratégie réelle d’adaptation et de modernisation pour essayer de toucher les jeunes sur leur propre terrain. L’Iran se déchire ainsi dans ce choc des générations, entre la tradition des anciens et l’appel à la révolution portée par les plus jeunes.
Manon MADAMOUR
Excellent. Belle écriture, je ne me suis pas ennuyé une seule fois en lisant l’article. Merci de contribuer à la culture de la jeunesse !
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