Ukraine, Palestine, pourquoi une couverture médiatique si différente ?
Le 24 février 2022 et le 7 octobre 2023 resteront des dates marquantes de l’histoire. La première correspond à l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, tandis que la seconde fait référence à l’attaque terroriste coordonnée du Hamas contre Israël, qui a ensuite conduit à une offensive militaire dans la bande de Gaza. Ces conflits, qui ont respectivement poussé 6 millions d’Ukrainiens à l’exil et déplacé 1,9 million de Gazaouis à l’intérieur de l’enclave, ont suscité des réactions drastiquement opposées à l’échelle internationale.
Tandis que dès mars 2022 environ 2000 journalistes étaient présents pour documenter le début de la guerre en Ukraine, aucun journaliste international n’a pu entrer dans l’enclave palestinienne depuis le début de la guerre, laissant la mission de documentation aux journalistes palestiniens présents sur place. Mais alors, Pourquoi une telle différence de couverture médiatique entre ces deux conflits ?
Après le déclenchement de la guerre en Ukraine, la Russie a été sanctionnée financièrement, diplomatiquement et économiquement par l'Union Européenne pour avoir lancé une guerre offensive et violé les droits de l’homme durant ses attaques. Pourtant, bien qu’Israël mène également une guerre dans la bande de Gaza et soit accusé de violations des droits humaines, aucune sanction internationale ne lui a été imposée. Comme le dit Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International : « Depuis 56 ans, les Palestinien·ne·s des TPO [Territoires Palestiniens Occupés] sont pris au piège et opprimés dans le cadre d’une occupation israélienne violente, et sont soumis à une discrimination systémique ».
Pourquoi alors, alors que des actions similaires y sont menées, Israël échappe-t-il aux sanctions imposées à la Russie ? Tout d’abord car ces deux conflits suscitent des préoccupations très différentes en occident, notamment en raison de leur proximité géographique. En effet, selon un sondage Ipsos réalisé en février 2025, 66 % des Français estiment que le soutien européen à l'Ukraine doit continuer. En revanche, le conflit israélo-palestinien fait l’objet de moins d’études d’opinion en France. Toutefois, une enquête Ifop pour le Crif, publiée en juin 2024, a quand même indiqué que 30 % des Français expriment de la sympathie pour Israël, tandis que 15 % ressentent de l'antipathie.
Ce déséquilibre dans l’attention portée à ces conflits reflète des réalités différentes, telles qu'elles sont relayées par les médias occidentaux : les Ukrainiens se défendent tandis que les Palestiniens subissent les attaques ; l’Ukraine combat sur un front bien défini, alors que les affrontements touchent directement les villes palestiniennes. Mais surtout, l’Ukraine est un pays reconnu sur la scène internationale, et qui plus est européen, tandis que la Palestine n’a même pas le statut d’État. Alors, la presse internationale couvre mieux et plus le conflit Ukrainien que Palestinien ?
Et bien oui et non. Pour les deux conflits, beaucoup d’images sont relayées, mais de manière très différentes. En Ukraine, les images diffusées humanisent les civils, mettant en avant les retombées de la guerre sur leur quotidien: l’agressivité de la Russie, l'exil des civils ou encore l’impuissance de Volodymyr Zelensky. La couverture médiatique adopte ainsi une approche émotionnelle, vouée à susciter l’empathie du spectateur, lui donnant presque l’impression qu’il pourrait être à leur place. En revanche, les images du conflit israelo-palestinien (du moins du point de vue palestinien) s’inscrivent plus dans le sensationnel. On y voit des immeubles détruits, des corps sans vie, des scènes de détresse. Parfois même au détriment de l'éthique journalistique, certaines photos d’enfants sous les décombres sont mises en avant.
Les médias occidentaux ont tendance à déshumaniser les Palestiniens, en prenant une vue d’ensemble, presque extérieure à la situation. Face à ces images si brutales et hors du temps, il devient plus difficile pour le public de s’identifier. Quel est donc le rôle des journalistes dans tout ça ?
Distribution d'aides humanitaires à Gaza, le 16 mars 2025. Prise par Abdel Kareem Hana via AP
Les journalistes occidentaux n’ayant pas accès à Gaza, seuls les journalistes de l’enclave peuvent relayer les informations et les images. Ils n’ont donc aucun recul sur la situation, y ayant toujours vécu, il devient nécessaire pour eux de documenter les atrocités de la guerre. Pourtant, ces mêmes journalistes gazaoui, seuls témoins directs du conflit, sont de plus en plus ciblés par l'armée israélienne.
Depuis le début de la guerre à gaza, plus de 200 journalistes ont été tué, parmi eux Hossam Shabbat, reporter de 23 ans pour Al Jazeera, assassiné le 24 mars et laissant derrière lui une lettre déchirante: «Si vous lisez ceci, cela signifie que j’ai été tué – très probablement pris pour cible – par les forces d’occupation israéliennes. Lorsque tout cela a commencé, je n’avais que 21 ans, j’étais un étudiant avec des rêves comme tout le monde…». Selon l'organisation Reporters sans frontières, le conflit qui oppose le Hamas à Israël depuis octobre 2023 figure justement parmi les plus mortels pour les journalistes.
Ainsi, alors que deux conflits parallèles sont en train de changer le cours de l’histoire, leur couverture médiatique est radicalement différente. Cela tient à l'inaccessibilité des journalistes à Gaza, au soutien manifeste apporté au conflit ukrainien, mais aussi à la cible que représente la profession dans l’enclave palestinienne. Car dans les mots de Reporters Sans Frontières en novembre 2023, « Israël éradique le journalisme à Gaza ».
Manon Madamour
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